| La forte personnalité
d'Ecorchard était-elle trop difficile à supporter ? La situation financière de la ville
nécessitait-elle des compressions d'effectifs ? Une constatation s'impose à la mort du
fondateur du jardin, celui-ci n'a pas de remplaçant. La gestion de l'établissement
pendant ces années de "vaches maigres" est assurée dans des conditions
précaires par le jardinier-chef Rochais. Il faut attendre 1892 pour que diverses
personnalités s'émeuvent de la dégradation consécutive au manque de moyens et
d'encadrement. Le professeur Bureau qui enseigne la botanique au Museum d'Histoire
Naturelle de Paris s'indigne notamment de l'état lamentable de l'Ecole de Botanique qui
ne répond plus à sa fonction éducative. Il propose de nommer au poste de directeur
Emile Gadeceau, botaniste réputé et par surcroIt d'origine nantaise. On lui oppose un
autre candidat, Paul Marmy. Cet alsacien, nantais d'adoption, a la plume facile puisque sa
lettre de candidature ne fait pas moins de 7 pages. En préambule, le postulant après avoir recensé toutes les ramifications de la
science horticole annonce "toutes les questions effleurées ci-dessus me sont
familières et pendant mon passage à la Société d'Horticulture je les ai traitées tour
à tour". Marmy énumère ensuite les diverses communications (phylloxera,
insectologie, pomologie, obtention de nouvelles roses, etc ...) qu'il a faites devant les
plus hautes instances de l'horticulture. Il précise qu'il a procédé à de nombreuses
hybridations dans les genres les plus divers et que les "gains" qu'il a obtenus
seront propres à valoriser l'éclat de l'horticulture locale. Il termine en mentionnant
le parrainage dont il bénéficie dans le milieu horticole nantais. Au terme de cette apologie longue et sans complexe, on peut malgré tout s'étonner
qu'à aucun moment le candidat ne précise sa formation et ses diplômes. En dépit de ce
curriculum-vitae incomplet, c'est Marmy qui est préféré à Gadeceau. Dès le début 1893, le nouveau directeur prend ses
fonctions avant même que sa nomination officielle soit effective ; c'est en effet le 28
Avril qu'il est embauché sous le titre d'Inspecteur des promenades, Directeur du Jardin
des Plantes". La notion d'environnement commence à s'imposer à travers les
promenades plantées et les jardins qui viennent embellir la ville. Le premier soin du nouveau directeur est de faire un état des lieux au Jardin des
Plantes afin d'établir un programme de restauration. Après une première entrevue avec Rochais qui lui fait a priori bonne impression,
Marmy établit peu après un rapport où il dénonce les carences du jardinier-chef. Le
personnel est mal encadré, il manque de motivation, les larcins sont nombreux et le
matériel disparaît d'autant plus facilement qu'il n'y a pas de livre de comptes. La description du jardin n'est pas plus optimiste : l'Ecole de Botanique est à
refaire, les collections sont de la plus extrême pauvreté, les plantes sont sales et
malades, les serres sont délabrées, les pièces d'eau sont envasées, les arbres non
entretenus demandent un élagage important, des plantations aussi intempestives
qu'irraisonnées sont venues boucher les perspectives, les arbres trop serrés se
développent mal, les cèdres censés représenter des espèces types ne sont que des
hybrides mal caractérisés, etc ... En ce qui concerne la décoration florale, la situation est pire encore : "les
plantations de printemps ressemblent à un jardin de banlieue, les massifs ne sont pas
respectés et doivent être entourés de fil de fer, le choix des plantes employées
laisse à désirer, bégonias vulgaires, fuschias surannés, géraniums et pétunias de
variétés démodées". La critique se teinte de patriotisme lorsque Marmy commente
la mosaculture : "ce genre si lourd qui a pris naissance en Allemagne et qui
fait ressembler nos massifs à des raviers de hors-d'oeuvres et de salade russe". Rapidement, en moins d'un an, la reprise en main porte ses fruits: soins aux arbres,
restauration des perspectives, introduction de plantes exotiques et d'orchidées. Parallèlement à la restauration matérielle du Jardin, Marmy met en oeuvre les
mesures propres à faire respecter le règlement : rappel à la discipline des gardiens,
pose de ronces artificielles dans le labyrinthe, éviction des bandes de souteneurs et des
filles publiques qui se réunissent dans la "montagne", contrôle par le service
des petits commerces qui s'exercent au jardin (vente de boissons, location de chaises,
charrette tirée par des chèvres, etc ...). En ce qui concerne la botanique, Marmy réorganise la flore
de l'Ouest selon la classification de Lloyd. Avec l'aide des frères Diard il fait
reprendre les herborisations, il rétablit les contacts avec les autres jardins étrangers
(les échanges étaient arrêtés depuis 1872) et prépare un catalogue pour 1895. Enfin,
les productions florales passent de 40.000 à plus de 100.000 plantes. Tous ces efforts sont payants puisque quelques mois plus tard Marmy peut annoncer au
Maire : "les visiteurs reviennent nombreux dans ce jardin qu'ils avaient délaissé
depuis de longues années". |