
Les mouflons
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Dès sa nomination en 1836, le
Docteur Ecorchard a souhaité, suivant la mode de l'époque, présenter des animaux dans
le jardin. Si les archives sont peu explicites sur les premiers pensionnaires, les
factures de 1848 permettent cependant de déduire qu'un embryon de ménagerie existe
déjà puisqu'il faut acheter "Deux chaînes et de l'esparadrap (sic) pour les
singes" et 12 kilos de viande pour la nourriture de l'aigle. Ce "carnivore"
ne reste sans doute pas seul longtemps puisque, dans le courant de l'année, la
consommation passe à 37 kilos par mois. En 1849, alors qu'on note l'arrivée d'un
couple de cabris de la Réunion, Ecorchard propose d'occuper le personnel à la mauvaise
saison en construisant des abris, des volières et une ménagerie. Plus tard, c'est une
singerie qui est réalisée à l'extrémité de l'allée des magnolias, derrière
l'emplacement occupé actuellement par la statue de Jules Verne. Mais, la meilleure façon de relater l'évolution du bestiaire du Jardin consiste sans
doute à évoquer les principales catégories d'animaux qui y ont prospéré. L'introduction et les essais d'élevage des poissons se sont renouvelés tout au long
de l'histoire du jardin. On relève en 1863 l'achat de 6.000 oeufs de saumon, 5.000 oeufs
de truites de lac et 5.000 oeufs de truites arc-en-ciel. Marmy, plus tard, essaiera
d'acclimater, sans grand succès semble-t-il, le saumon de Californie. Plus près de nous,
en 1921, un article de presse rappelle l'introduction du poisson-chat dans les bassins.
Prémonitoire, le journaliste souhaite que l'arrivée de ce nouveau venu ne perturbe pas
le développement de nos espèces autochtones. Aujourd'hui, seuls subsistent quelques
gardons et de grosses carpes indolentes et voraces qui se précipitent sur les morceaux de
pain que leur lancent les enfants. Les poissons rouges pourtant si prolifiques ont petit à petit disparu des pièces
d'eau. Les coupables plutôt inattendus en plein centre-ville sont les hérons. Revenant
aux premières heures chaque matin prélever leur pitance, ils ont éliminé
progressivement tout ce qui est rouge et qui nage. Les scientifiques se pencheront
peut-être un jour sur le phénomène et déduiront sans doute de cette anecdote que les
hérons ne sont pas daltoniens et que les poissons rouges ne connaissent rien à l'art du
camouflage. Des poissons aux hérons, la transition est aisée pour évoquer les oiseaux. Faciles
à élever, peu coûteux à nourrir, ceux-ci ont toujours constitué un attrait pour le
public. Parmi les représentants de la gent emplumée, on relève au fil des années des
toucans, des flamands, des cacatoès et des perruches pour les espèces exotiques. Pour
ceux qui vivent en plein-air sur les bassins ou les pelouses, on note les cygnes, les
paons, les canards mandarins et siffleurs, les sarcelles, les bernaches, sans oublier les
nombreux pigeons. Les mammifères sont les moins bien représentés. L'ombre consécutive au
développement des frondaisons a entraîné la limitation des espèces à quelques daims,
mouflons de Corse, chèvres du Sénégal et moutons d'Astrakan. De nombreuses espèces
indigènes sont maintenant présentées dans de meilleures conditions à la ferme de la
Chantrerie. Pour terminer ce chapitre, il faut donner une mention
spéciale à trois hôtes insolites que le jardin a hébergés. Le tatou, un spécimen de cet animal d'Amérique du Sud a été rapporté par un
voyageur en 1894. Si les documents sont muets sur la façon dont il est arrivé à Nantes,
on sait tout sur sa triste fin. Maintenu dans une serre pour échapper aux rigueurs de
l'hiver, il meurt en Décembre asphyxié par les émanations d'oxyde de carbone produites
par la chaudière à charbon. Sa dépouille mortelle ou plutôt sa carapace sera envoyée
au Musée d'Histoire Naturelle où l'on peut encore la voir aujourd'hui. Autre transfuge, mais encore bien vivant cette fois, ayant quitté le jardin pour le
musée, le "crocodile". Il s'agit en fait d'un gavial, originaire de l'Ouganda,
que son propriétaire a confié aux bons soins des jardiniers. Bien au chaud dans le
palmarium, le saurien profite si bien en poids et en taille que ses claquements de
mâchoires ne manquent pas d'impressionner les visiteurs. Pour éviter tout incident, il
est peu après transféré au musée où dans une cage vitrée il continue à bailler
longuement sans effrayer personne. Le mot de la fin sera pour Balthazar, dromadaire paisible qui en défraya la chronique
locale lorsqu'une patrouille de police le retrouva accroché à un lampadaire de la Place
Royale. L'histoire ne dit pas si le brave camélidé, tiré en pleine nuit de son sommeil,
a apprécié la virée nocturne que lui avaient imposée des potaches en goguette. |
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