| Les démêlés d'Ecorchard et de
Noisette ont montré que le nouveau directeur ne manquait pas de tempérament. L'anecdote
suivante ne fait que confirmer ce caractère entier, peu enclin aux concessions. Pour
situer le contexte, il faut rappeler qu'à cette époque, la science botanique n'a pas
encore terminé sa gestation ; nombre d'érudits s'appliquent à en préciser les règles,
défendant leur point de vue avec une fougue, parfois même une intransigeance qui nous
étonne aujourd'hui. Les faits se déroulent le 22 Juin 1841. En ce début d'après-midi Ecorchard
s'entretient avec son chef-jardinier. C'est alors qu'il est abordé par James Lloyd,
botaniste à ses heures. Celui-ci lui reproche la classification adoptée au Jardin. Ce
système prend d'abord en compte la famille, puis le genre et l'espèce. Lloyd préconise
la démarche inverse qui va du particulier au général, la convergence des caractères
permettant de passer progressivement de l'espèce au genre puis à la famille. Salomon aurait dit que les deux théories présentaient un intérêt pédagogique
indéniable, mais le temps est sans doute à l'orage en ce début d'été et le vent de la
conciliation n'est pas là pour rafraîchir les esprits. La conversation s'envenime.
Ecoutons plutôt la relation qu'en fait Ecorchard. - Lloyd : "Votre méthode est mauvaise, vous ne connaissez pas les plantes. Je
fais le pari de vous en montrer deux à trois cents sans que vous les reconnaissiez. Vous
faites de la botanique à la maison, une botanique d'ignorance, vous êtes un
ignorant". - Ecorchard : "Vous êtes un insolent et un polisson". Llyod pose alors son carton et se lance sur moi à coups de poings. Je n'en reçus
qu'un, et si je ne le rendis point, c'est grâce aux personnes qui s'interposèrent. - "Vous aurez de mes nouvelles avant peu", dit Lloyd en se retirant. Envisage-t-il d'envoyer ses témoins à Ecorchard pour régler le différend sur le
pré, rien ne le confirme. Cependant, la tradition orale transmise par les générations
successives de jardiniers laisse entendre que le duel fut bien envisagé. La nuit portant
conseil, le pire est malgré tout évité. Cependant, la contre-attaque de Lloyd ne se
fait pas attendre. Dès le lendemain, les colonnes du "National de l'Ouest"
relatent sa version des faits, il insiste surtout sur l'incompétence de son adversaire : "Il y a cinq ans, M. Le Docteur Ecorchard ne connaissait rien à la botanique, les
conditions de sa nomination sont discutables, il n'en fait qu'à sa tête, sans prendre
conseil des botanistes nantais et si le jardin est tenu proprement, cela n'est dû qu'au
zèle du jardinier". Usant de son droit de réponse, Ecorchard réplique par la même voie en précisant
"que l'incident avait le caractère d'une rixe comme on en voit peu, même sur les
cales de la Fosse". |