Après de telles péripéties, on pourrait s'attendre à une
période de calme de la part du Directeur du Jardin ; ce serait mal le connaître car pour
mener à bien son projet, il lui reste un obstacle à surmonter, il faudrait dire à
abattre : il s'agit de l'allée des tilleuls. Plantés en 1809, ils constituent une
promenade ombragée mais leur implantation empêche le développement des modelés à
l'anglaise prévus par Ecorchard.
A plusieurs reprises, la commission s'était émue des risques encourus par
l'alignement mais à chaque fois Ecorchard s'était voulu rassurant. Pourtant, fin
Novembre, avec une célérité ne se justifiant que par la recherche d'une situation
irréversible, Ecorchard fait abattre les tilleuls à l'exception de 4 d'entre-eux situés
au carrefour de l'allée des magnolias (les jeunes tilleuls situés actuellement au centre
de l'allée de la musique marquent l'emplacement des "rescapés"). Ferdinand
Favre qui a tant fait pour son directeur ne peut laisser passer une telle incartade.
"je ne trouve pas d'expression assez forte pour blâmer cet acte ; je regrette
d'avoir à vous exprimer mon mécontentement, d'autant que vous aviez donné à mon
administration l'assurance que ces arbres seraient respectés." Faut-il croire au
repentir et à la bonne foi d'Ecorchard lorsqu'il répond : "j'accepte avec respect
et résignation le blâme que vous m'infligez, je n'avais rien vu dans les délibérations
du Conseil Municipal qui me fit un devoir de laisser subsister les tilleuls, ni contraire
à l'effet du dessin adopté".
Ayant fait en quelques phrases amende honorable, Ecochard s'estime quitte. Ce n'est pas
suffisant cependant pour calmer les membres de la commission. "ces voies de fait et
exécutions clandestines qu'aucun motif d'urgence ne justifiait doivent être
sérieusement sanctionnées. La destruction non autorisée de l'allée des tilleuls est un
malheur irréparable ; le Jardin des Plantes ne sera plus tenable aux jours plus
chauds". Il n'en faut pas plus pour que les repentirs exprimés un mois plus tôt par
Ecorchard laissent place à une argumentation spécieuse, voire ironique. "ils
étaient gâtés au coeur, l'abattage leur a évité l'affront d'une vieillesse caduque;
quatre tilleuls figurent au plan, quatre tilleuls subsistent et tellement aérés de
toutes parts qu'on peut leur promettre une longue existence et qu'ils fournissent bien
longtemps assez de fleurs pour calmer les nerfs excités des défenseurs des tilleuls
défunts".
Réfutant la compétence de ceux qui l'attaquent sur l'ensemble des travaux, Ecorchard
cite un proverbe latin "ne sutur crepidam", ce qui peut se traduire
approximativement par "que le cordonnier ne s'avise pas de critiquer autre chose que
des bottes".
Etant arrivé à ses fins, il souhaite mettre un terme à
la discussion : "j'espère Monsieur le Maire que ce combat sera le dernier et qu'on
me laissera enfin achever une oeuvre qui avance rapidement".
Il faut dire que si l'aménagement du jardin a traîné en longueur, à partir de 1858
les travaux vont aller bon train aussi bien dans la partie haute que dans la partie basse.
Pour faciliter la tâche des ouvriers, le jardin sera même fermé temporairement à
partir du 20 Novembre 1858.
Encore une fois, Ecorchard va en prendre à son aise avec les règles administratives
en faisant commencer les travaux sans adjudication préalable, ce qui lui vaudra un rappel
à l'ordre de la préfecture. Il défendra la réalisation des travaux en régie car pour
certains ouvrages "il faut choisir les pierres, les rochers, les disposer, en
combiner les effets et c'est l'oeuvre de l'artiste. Un entrepreneur gâterait tout par sa
précipitation et son appât du gain".
L'intégrité et le souci de préserver les deniers publics sont en effet des points
sur lesquels Ecorchard est inattaquable. Il poussera le souci des économies en
multipliant les récupérations de matériaux lors de la démolition des maisons de la Rue
de Richebourg, soit pour les réutiliser soit pour les vendre au profit de la Ville. |